Quelques mètres plus loin, il y a un jardin, enfin, un jardin ce n'est pas le bon mot, c'est une entrée, ou un escalier…d'abord il y a une grille, rouillée, et derrière il y a une sorte de niche en fausse rocaille dans laquelle il y a une statue couverte de végétation, et de part et d'autre de cette alcôve rococo montent symétriquement deux escaliers noirâtres. On ne voit rien de la maison, juste cette entrée désaffectée qui semblent mener nulle part… ça ressemble à l'entrée des maisons hantées où je n'ai jamais le droit d'entrer, au Luna Park, lorsqu'il s'installe sur le terre-plein de l'Almanarre. C'est très mystérieux, on peut s'imaginer plein de trucs : quelqu'un habite t'il toujours là ?
  Qui peut habiter là ? comment est la maison derrière ? Y a t'il seulement quelque chose derrière ? je veux qu'il y ait quelque chose derrière, quelque chose d'étrange et un peu effrayant mais pas trop, juste un petit frisson… je n'ai jamais osé m'approcher de très près de la grille !

  Le reste du chemin se fait en pente douce, jusqu'à ce qu'on arrive au pied de la maternelle et de ses hauts murs… comme beaucoup de bâtiments dans ce quartier, l'école est bâtie au sommet d'une butte, et elle donne l'impression d'arriver sous les remparts d'un château fort.
  Le porche est arrondi, une petite barrière peinte en bleu le ferme, son loquet est placé suffisamment bas pour que les enfants puissent l'ouvrir, et deux escaliers ombragés amènent le visiteur vers la cour principale ; ils sont pleins de feuilles d'eucalyptus sèches, ça craque et ça sent bon.

  Au centre, la cour des grands, à droite le jardin d'enfants, ses bacs à sable et ses balançoires, à gauche la petite section. J'ai débuté en petite section ; pour arriver dans la cour, il fallait passer sous les eucalyptus… une forêt d'arbres immenses au tronc gris et puissant, bruissant au moindre souffle du vent, au son caractéristique, les feuilles dures et lisses qui crissent doucement, les petits fruits bruns écrasés au sol, et cette odeur enivrante, presque âcre quand elle est chauffée par le soleil…
  De cette année me reste peu de choses, mais bien ancrées : la culotte, les pastilles, et la sieste. La sieste : l'unique sieste ! est-ce parce qu'à la maison j'avais cessé de la faire ou bien parce que j'avais atteint l'âge limite ? je ne la fis qu'une fois, dans cette petite salle de classe dont les fenêtres étaient occultées par des rideaux en toile de jute… marrons peut-être, ou dans une espèce de madras orange et brun, je ne sais plus… mais la lumière qui filtrait à travers était orangée. On sentait le soleil juste derrière, et cet engourdissement, ce calme, cette torpeur, ces couleurs, constituent aujourd'hui mon plus beau souvenir de sieste…

 Les pastilles : lorsque nous étions barbouillés, les femmes de service nous donnaient des petites pastilles de sucre au goût de menthe, dont le dessous était plat et lisse sous la langue, et le dessus bombé et râpeux. Elles étaient rondes, de la taille d'une pièce d'un centime, et les bords étaient teintés de rose ou de bleu pâle.

  Il fallut deux conversations avec Jacques pour que le souvenir lui en revienne, il les avait oubliées, comme moi j'avais oublié le Corrector, ces deux flacons, le premier brun, le second incolore, qui, utilisés l'un après l'autre, permettaient d'effacer les taches d'encre violette sur le papier, en y laissant des petites bouloches.
  Ces pastilles, je les ai retrouvées au fin fond des Cévennes, dans une petite épicerie, cachées derrière des paquets de

biscuits, dans un panier métallique, entre un paquet de farine et des biscottes… elles étaient emballées dans un sachet de cellophane bordé de doré, serré par un bolduc jaune, périmées depuis longtemps… je les ai mangées quand même.
  La culotte : lorsque j'étais petite, je portais assez souvent des jupes plissées assez courtes, avec des chaussettes blanches et des chaussures à bride. Un matin, en m'habillant, ma mère oublia de me mettre ma culotte, et, je ne sais vraiment pas pourquoi, je ne dis rien ! pas osé, pas pensé ? Je n'en dis rien non plus à la dame qui m'amenait à l'école… pourtant, je m'en souviens très bien, j'étais très mal à l'aise, j'avais froid aux fesses, et j'avais peur que quelqu'un ne voit mon derrière… nous
avions l'habitude de nous asseoir pendant la récréation sur des petits rebords de pierre, et je me revois parfaitement, honteuse, la jupe ramenée devant moi et les genoux serrés.
  Vers l'âge de trois ou quatre ans, les minots quittaient la petite cour bordée d'eucalyptus et passaient en grande section. Tout y était plus grand, la cour, les classes, les fenêtres, les marches… comme pour nous habituer à ce qui deviendrait plus tard notre environnement familier… le rythme de travail prenait une allure plus scolaire, plus structurée. Les palmiers remplaçaient les eucalyptus. Les maîtresses nous remettaient chaque jour des petits morceaux de papier polycopiés à l'encre violette, ça sentait fort, ça devait être le révélateur ou l'encre, je ne sais pas, je n'ai jamais retrouvé cette odeur, aujourd'hui les photocopies sont inodores. Ces morceaux de papier étaient à peu près de la taille d'un chèque, et nous les collions sur nos cahiers, c'étaient des petits jeux éducatifs censés nous apprendre à faire des exercices, pour préparer le terrain des premières leçons de lecture et d'arithmétique.