Mais la grande affaire, c'était le dessin, le grand bonheur de tremper son pinceau ou ses doigts dans des pots de yaourt remplis de gouache, sans règles ni contraintes. Nous peignions sur des échantillons de papier peint qu'une de nos maîtresses devait récupérer dans des catalogues démodés… d'un côté, des motifs floraux pastels, des rayures, des carreaux, des frises, des arabesques… de l'autre, la référence du papier imprimée en caractères bâtons d'un bleu marine passé, ça ne nous dérangeait pas pour dessiner,
même les creux et les bosses des papiers en relief nous étaient indifférents. Tout ce qui comptait, c'était peindre, peindre et peindre ! De gros traits épais, des à-plats de couleur imparfaits, des couleurs vives. Des femmes à petite tête et à grands bras… des soleils aux rayons inégaux… des fleurs maladroites… des sapins irréguliers avec une étoile à leur sommet. Nous étions très fiers.
  Je me souviens d'un thème dont l'aspect sanglant ne nous rebuta pas le moins du monde, celui de la corrida : de gros taureaux gris de guingois, des toreros sanglés dans leurs vestes brodées multicolores, des señoritas à pois rouges et blancs, une mantille campée sur un peigne de corne, l'ambiance nous avait beaucoup plu, esprit du Sud oblige ? La plupart de mes camarades avaient un nom dont la finale se faisait en " i " ou en " o "…Mariani, Michelangeli, Limitari, Ferrano, Camillieri…
   Pour Noël, nous faisions des petites réalisations avec des pommes de pin : ça péguait, ça sentait la résine mélangée à l'odeur de la colle avec laquelle nous rajoutions des cheveux de laine, des chapeaux de carton, des jupes en morceaux de tissu. Pour la fête des mères nous dessinions le portrait de notre mère en écrivant maladroitement, pas une lettre de la même taille, le mot " maman ". Ces travaux manuels nous demandaient une concentration intense, la classe s'animait d'exclamations de dépit ou de ravissement ; les ciseaux à bout rond gainés de plastique rouge ou bleu, les crayons de couleur, les pots de colle blanche à l'odeur d'amande, les pelotes de laine, tout ce matériel était éparpillé dans un joyeux fatras…
  Dans le courant de l'année, un monsieur venait nous prendre en photo, en groupe ou tout seuls : assis à une table, devant une carte de France plastifiée, ces grandes cartes de carton épais munies d'œillets métalliques à chaque coin pour pouvoir les attacher au tableau… d'un côté les fleuves et les rivières de France, de l'autre un arbre, ses feuilles et ses fruits, le corps humain et le nom des organes. On nous peignait bien les cheveux en les aplatissant, on boutonnait les chemises et les polos jusqu'en haut, et nous attendions, un sourire figé aux lèvres, faisant de notre mieux pour avoir l'air naturel…
  Une dernière épreuve nous attendait en toute fin d'année : les petits qui quittaient la maternelle pour le primaire présentaient un spectacle organisé par les maîtresses : l'année de mon départ, ce fut une démonstration de bourrée auvergnate. Les garçons étaient costumés en petits bougnats, chapeau de feutre noir et blouse sombre, les filles portaient une robe rose, un chemisier blanc, un petit fichu de tissu noir à fleurettes et un bonnet blanc bordé de dentelle, une sorte de charlotte bien enfoncée sur la tête. Ce costume me servit pendant des années à me déguiser en princesse, jusqu'à ce que je devienne définitivement trop grande pour me glisser dedans…
  L'école primaire suivit derrière, mais pour cela, les souvenirs de Jacques sont également les miens, à quelques différences près : je n'ai jamais pris de fessée, j'ai connu les premières années de mixité, l'école du bas - les filles - puis l'école du haut - les garçons - , j'ai appris à conduire avec les mini-circuits de la prévention routière, j'ai connu plus tôt les premiers stylos bille, j'ai lu avec délices La Gloire de Mon Père dans la classe de Monsieur Pochard, j'ai été inscrite une fois au Tableau d'Honneur avec Monsieur Sylvano, et puis moi,
j'étais la fille de l'institutrice !

  J 'ai envie de pleurer en écrivant tout ça… pas de tristesse ou de nostalgie, non… d'émotion. Les souvenirs sont tellement plus forts lorsqu'on les écrit, c'était là, ça dormait au fond de nous et ça se réveille d'un coup, ce bonheur de l'enfance où le monde est tout petit, ou tout tourne autour de quatre rues, deux poupées, et le goûter de quatre heures avec du pain, du beurre et du chocolat…

  J'ai mis quinze ans avant de me décider à revenir à Toulon, je ne sais pas pourquoi.  

   Quinze ans c'est un peu long.