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Un
certain jour de cette fin de mois d'août 1967, la fin des vacances approche,
avec ses assourdissants ballets d'hirondelles qui strient un ciel rougeoyant
comme on peut en observer en fin de journée, dans le midi, à Toulon.
La chaleur étouffante de l'après-midi a laissé place à un petit vent tiède
qui caresse agréablement mon visage. Souvent sur le coup des quatre heures,
une petite brise frissonnante s'élève de la mer et vient apaiser ces canicules
qui rythment nos longues journées estivales, elle frise parcimonieusement
la surface de l'eau de risées qui s'égrènent et hérissent une mer encore
engourdie. J'aime ce moment de la journée où le quartier semble sortir de
sa torpeur après une longue après-midi lumineuse, chaude et écrasante. Le
village mourillonnais s'éveille une seconde fois et la vie reprend possession
des rues, du littoral, du petit port.
Mes parents étaient arrivés au Mourillon au début des années soixante. De
cette époque, il me reste en tête quelques souvenirs de notre maison où
nous habitions à l'Escaillon, le quartier d'Ollioules à l'entrée de Toulon
sur l'ancienne route de Marseille. Des images floues passent devant mes
yeux, une micheline jaune et rouge qui filait en sifflant sur la voie ferrée
derrière la maison, un
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immense camion de déménagement qui attendait devant la grille du jardin
pour m'emmener vers le quartier de la mer, au Mourillon. Mon premier copain
d'enfance s'appelait Jean et ses parents étaient italiens.
J'ai quitté le midi à vingt-trois ans, pour monter à la capitale comme on
dit, pourtant je suis resté enraciné à cette terre du sud, ce quartier,
son rivage, sa lumière. Je suis né dans la cité antique voisine de Hyères
où je n'ai pourtant jamais vécu, mon père d'active dans la marine et ma
mère résidaient au sémaphore du Cap Bénat, ce promontoire rocheux qui surplombe
le grand bleu. Mais j'étais trop petit pour garder un quelconque souvenir
de cette période. Alors que toute ma famille est originaire du sud ouest,
je me sens toulonnais, mourillonnais pour y avoir passé toute mon enfance,
ma jeunesse, je suis de cette terre, je suis un minot du sud, je suis né
là-bas, j'ai grandi là-bas.
Je me souviens très bien du petit immeuble blanc de mes premières années
mourillonnaises, les Sirènes, c'était ma période maternelle. J'y suis repassé
depuis. Il se trouve vers le haut du boulevard Pelletan, quand le boulevard
plonge vers la mer. En face, dans la rue Garaud, nous allions l'été sous
le grand pin, ramasser des pignons que nous fendions avec des pierres, assis
sur le rebord du trottoir, et nous dégustions les douces amandes en admirant
les longs cortèges de chenilles processionnaires qui avançaient pareilles
à une caravane progressant vers des oasis inconnues. Du haut du boulevard
Pelletan qui dévalait ce promontoire, on apercevait, entre les lourds feuillages
des platanes et des acacias, les pointus du petit port Saint Louis qui se
balançaient en contrebas. |
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En
haut du boulevard Pelletan, au croisement du boulevard Grignan s'élevait
le monument aux morts qui fut déplacé plus tard devant le collège Maurice
Ravel, qui s'appelait le CES Bazeilles que je connais bien puisqu'il m'y
a retenu une année supplémentaire lorsque j'ai redoublé. Le haut quartier
était encore animé avec ses commerces, il y avait la boulangerie, quelques
épiceries, un coiffeur à l'ancienne, deux drogueries et un lavoir. Les trottoirs
étaient en terre battue et devenaient notre terrain de jeu, le théâtre des
combats pour nos soldats, nos cow-boys et nos chevaliers ou les cols des
Pyrénées pour les coureurs cyclistes en plastique que notre mère nous achetait
parfois dans ce petit magasin de jouets du boulevard Bazeilles, qui était
situé dans un petit recoin, non loin du garage. De la rue, je me souviens
des voitures Aronde, Dauphine, Frégate, la grosse Chambord du voisin du
second, la Floride, la Peugeot 403 du barbu d'en face. Quant à elle, la
Citroën Ami 6 flambant neuve de mon père trônait fièrement devant l'entrée
du petit immeuble.
C'était l'époque de Thierry la fronde et du sauveur masqué Zorro que nous
allions voir, mon frère et moi, chez notre ami Bernard qui habitait deux
maisons plus haut et qui possédait la télévision et un petit jardin. Curieusement
m'est restée en mémoire la séquence d'introduction des aventures de Don
Diego de la Vega : il s'agissait |
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d'une vue en noir et blanc, évidemment, qui scrutait
une pièce remplie d'objets hétéroclites, alors l'image s'attardait sur
une boîte qui s'ouvrait subitement et d'où jaillissait un clown sous les
traits d'un enfant qui se balançait de droite à gauche en présentant les
aventures de Zorro du jeudi. J'écoutais dans un silence religieux le générique
du feuilleton en mordant avidement dans la barre de chocolat noir que
nous donnait la mère de notre ami. J'adorais aller chez Bernard car il
avait un train électrique qui m'émerveillait et avec lequel nous jouions
quelques fois, car sa mère levait chaque fois les bras au ciel lorsqu'il
lui demandait de sortir le carton du cagibi sous l'escalier du couloir
de la maison. Nous assemblions les rails de la voie ferrée qui étaient
montés sur des éléments de tôle peinte et pliée, c'était un train électrique
comme j'ai pu en retrouver chez certains antiquaires. Le jardin derrière
la maison était un terrain de jeu où nous nous retrouvions tous les deux.
Trônait en son milieu un immense palmier qui tapissait le sol de petites
dattes qui s'envolaient parfois sur la tête du voisin d'à côté.
Les premières années mourillonnaises dont je
me souviens sont ensoleillées, je n'ai pas gardé de souvenir d'hiver,
de pluie, de froid, mais une langoureuse vision de calme et de quiétude
baignée dans la lumière de l'été. Au bas du boulevard Pelletan se trouvait
une majestueuse demeure, la maison Jules Verne, qui était un restaurant
si je me souviens bien. Je me rappelle d'un hublot cuivré accroché devant
son entrée qui emprisonnait certainement le menu que l'on y servait. De
l'autre côté de la rue Garaud, en face de mon petit immeuble, une bande
de garçons se retrouvait souvent, dans l'autre rue qui descend vers l'école
maternelle, la rue Daillon, du nom du capitaine qui défendit vaillamment
le fort Saint Louis. Existait là un grand porche qui donnait sur une grande
cour, pareille à celle d'une ferme. Ma mère me défendait toujours d'aller
traîner de ce côté là de la rue et cette interdiction exacerbait ma curiosité.
La petite bande était menée par un garçon de mon âge qui semblait exercer
une fascination auprès de son jeune entourage. Il disparut lui et sa bande
lorsqu'on procéda à la démolition des maisons et de la cour pour en faire
un immeuble au nom mythologique.
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