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vitres des maisons du Mourillon, écrasait de sa prestance
l'entrée de la vieille darse. Nous allions jouer avec mon ami Bernard
vers ce stand de tir de la Mitre aujourd'hui disparu. Du Polygone, il
ne reste aujourd'hui qu'un parking situé à côté du bathyscaphe de la tour
Royale.
La période maternelle pris fin avec notre déménagement non loin de là,
en haut de la rue Considérant, à deux pas de la vieille tour Carrée, au
dessus d'un petit commerce qui se transforma en épicerie Egé.
J'ai de nouveaux copains avec qui je partage
les joies du patin à roulettes, de la pêche dans les rochers de la jetée,
des balades sur le sentier des douaniers, des parties de flipper à vingt
centimes du patronage de Bon-Accueil et les matchs de foot improvisés
dans la rue au plus grand désespoir des habitants du quartier pour leur
voiture...
L'épicerie de ma rue à rouvert en cette fin d'après-midi,
et son propriétaire, qui a terminé sa longue sieste quotidienne s'active
de nouveau malgré une allure nonchalante qui l'affuble d'une démarche
d'éternel fatigué. De même que certaines personnes naissent avec une énergie
qui ne les quitte jamais, notre épicier lui est né fatigué. C'est un grand
homme que l'âge commence à plier. Quand il marche, sa tête imprime un
mouvement d'acquiescement synchronisé à sa démarche, un peu comme les
pigeons qui viennent sur le rebord de notre fenêtre quand on leur met
du riz. Les yeux noirs, le cheveux dru et grisonnant, il soulève ses bras
ballants, trop longs, qui déplacent à longueur de journées des cagettes
de bois remplies de légumes et de bouteilles. C'est un grand solitaire
qui vit avec deux femmes. La première, épicière de son état et femme à
l'état civil. La deuxième, sa mère qui ne quitte leur appartement que
deux fois par jour pour soulager un chien décharné et râpeux. Ils logent
au rez-de-chaussée de notre petit immeuble de la rue Considérant. Sa femme,
l'épicière, comme on peut l'imaginer dans un film populaire est petite,
enrobée, les joues grasses et la bouche molle. Dès l'ouverture de l'épicerie,
elle s'installe derrière son comptoir et passe la quasi-journée derrière
le comptoir jusqu'à la fermeture du rideau métallique. Elle semble vissée
là, comme si elle faisait partie du décor, entre les boîtes de raviolis
et les paquets aux petits cadeaux de lessive Bonux. Elle ne quitte jamais
son Olivetti bleue qui fait office de caisse enregistreuse, et, de son
bras grassouillet, elle abat avec vigueur la manivelle de la calculatrice
qui, au rythme mécanique impitoyable, vide le porte-monnaie des ménagères
du quartier du haut Mourillon qui viennent chercher les échalotes, le
lait ou les fruits qu'elles ont oubliés le matin lors des courses effectuées
au gré des étals de la rue Lamalgue.
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j'observe d'un œil vague et amusé ces mourillonnaises,
toujours les mêmes, qui prétextent l'oubli d'un légume pour aller se retrouver
à l'épicerie Egé afin d'aller échanger les derniers potins d'un quartier
calme et coloré.
Le soir, une longue et poussive complainte s'élève du vasistas de l'une des
caves de notre immeuble. C'est notre épicier qui s'est mis dans l'idée de
dompter les méandres tubulaires d'un saxophone récalcitrant qui peine à expulser
certaines mélodies entendues sur la radio Pizon Bros qui trône dans notre
cuisine.
Ca sent la fin de l'été, cette impression du temps
qui passe, impalpable, mais qui laisse cette sensation intérieure d'amertume
et de regret. Bientôt, il faudra reprendre le chemin de l'école de la
rue Renan. J'aimerai tant arrêter le temps encore quelque temps, et nous
retrouver mon ami et moi, le matin sur la plage du Lido, harnachés de
nos masques, tubas et palmes quand nous partions pour une promenade aquatique
à la découverte des fonds marins qui bordent le fort Saint Louis et les
rochers de la Mitre. Cette nouvelle dimension sous l'eau qui vous procure
la sensation de voler au milieu des sards, des girelles et des champs
de posidonies.
Bientôt, mon environnement se limitera au dos de mes camarades de classe et
à ces livres d'un autre âge, sensés m'inculquer les fables de La Fontaine
ou la règle de trois appliquée aux calculs d'horaires de trains s'entrecroisant
dans un réseau impossible. L'été, c'était aussi les devoirs de vacances. Ma
mère se faisait un point d'honneur à m'offrir les maudits cahiers qui me volaient
des heures précieuses de cavalcades et de baignades. Je n'ai jamais compris
l'obstination qu'elle avait à faire de moi le bon élève que je n'ai jamais
été. L'été tirait donc à sa fin, il fallait que je me fasse une raison, je
devais me séparer de la mer. Mais reprendre le chemin de l'école alors que
la veille nous jouions encore sur la jetée du petit port n'était vraiment
pas chose facile.
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