Le Mourillon d'antan

J'allais à l'école maternelle de la rue Beaussier, un paradis pour les enfants. J'ai beaucoup de souvenirs de cette période, de ma première maîtresse que je substituais à ma mère, des rondes autour des grands palmiers de la cour, des effluves des eucalyptus et de la limpidité de cette mer qui s'étalait en bas de la rue Cauvière et que l'on pouvait admirer à longueur de journée. Depuis cette période, je ne me lasse jamais de rester des heures à regarder la mer qui se fond sur les rochers et ses déclinaisons turquoises et outremers.
Je me souviens également lorsque mon père allait parfois pêcher du côté de la tour Royale, au polygone. Le terrain avançait en pente douce vers le rivage qui s'ouvrait sur la rade. J'aimais passer de longs moments à admirer tous ces navires de guerre qui emplissaient l'horizon, du côté de l'arsenal, d'une forêt de mâts, d'antennes et de radars, des appontements Milhaud à Brégaillon. A cette époque des flots de pompons rouges se déversaient dans la basse ville du côté de la porte de l'arsenal non loin de la rue du canon. Sur la droite, l'imposante stature du cuirassé Jean-Bart dont je me souviens les vingt et un coups de canon qui annonçaient les festivités du 14 juillet en faisant trembler les
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vitres des maisons du Mourillon, écrasait de sa prestance l'entrée de la vieille darse. Nous allions jouer avec mon ami Bernard vers ce stand de tir de la Mitre aujourd'hui disparu. Du Polygone, il ne reste aujourd'hui qu'un parking situé à côté du bathyscaphe de la tour Royale.
La période maternelle pris fin avec notre déménagement non loin de là, en haut de la rue Considérant, à deux pas de la vieille tour Carrée, au dessus d'un petit commerce qui se transforma en épicerie Egé.

J'ai de nouveaux copains avec qui je partage les joies du patin à roulettes, de la pêche dans les rochers de la jetée, des balades sur le sentier des douaniers, des parties de flipper à vingt centimes du patronage de Bon-Accueil et les matchs de foot improvisés dans la rue au plus grand désespoir des habitants du quartier pour leur voiture...

L'épicerie de ma rue à rouvert en cette fin d'après-midi, et son propriétaire, qui a terminé sa longue sieste quotidienne s'active de nouveau malgré une allure nonchalante qui l'affuble d'une démarche d'éternel fatigué. De même que certaines personnes naissent avec une énergie qui ne les quitte jamais, notre épicier lui est né fatigué. C'est un grand homme que l'âge commence à plier. Quand il marche, sa tête imprime un mouvement d'acquiescement synchronisé à sa démarche, un peu comme les pigeons qui viennent sur le rebord de notre fenêtre quand on leur met du riz. Les yeux noirs, le cheveux dru et grisonnant, il soulève ses bras ballants, trop longs, qui déplacent à longueur de journées des cagettes de bois remplies de légumes et de bouteilles. C'est un grand solitaire qui vit avec deux femmes. La première, épicière de son état et femme à l'état civil. La deuxième, sa mère qui ne quitte leur appartement que deux fois par jour pour soulager un chien décharné et râpeux. Ils logent au rez-de-chaussée de notre petit immeuble de la rue Considérant. Sa femme, l'épicière, comme on peut l'imaginer dans un film populaire est petite, enrobée, les joues grasses et la bouche molle. Dès l'ouverture de l'épicerie, elle s'installe derrière son comptoir et passe la quasi-journée derrière le comptoir jusqu'à la fermeture du rideau métallique. Elle semble vissée là, comme si elle faisait partie du décor, entre les boîtes de raviolis et les paquets aux petits cadeaux de lessive Bonux. Elle ne quitte jamais son Olivetti bleue qui fait office de caisse enregistreuse, et, de son bras grassouillet, elle abat avec vigueur la manivelle de la calculatrice qui, au rythme mécanique impitoyable, vide le porte-monnaie des ménagères du quartier du haut Mourillon qui viennent chercher les échalotes, le lait ou les fruits qu'elles ont oubliés le matin lors des courses effectuées au gré des étals de la rue Lamalgue.

C'est l'époque où l'on mange des yaourts dans des pots cartonnés blancs et recouverts de paraffine, des petits suisses dans des emballages transparents ondulés et où l'on achète le lait dans des pochettes en plastique souple, de la limonade dans des bouteilles granuleuses avec une fermeture en porcelaine et des boîtes de sardines que l'on ouvre avec une clé semblable à celle qui me sert à remonter ma voiture de police à ressort.
Accoudé à la fenêtre de la cuisine qui surplombe l'angle de la rue Considérant et du boulevard Grignan,
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j'observe d'un œil vague et amusé ces mourillonnaises, toujours les mêmes, qui prétextent l'oubli d'un légume pour aller se retrouver à l'épicerie Egé afin d'aller échanger les derniers potins d'un quartier calme et coloré.
Le soir, une longue et poussive complainte s'élève du vasistas de l'une des caves de notre immeuble. C'est notre épicier qui s'est mis dans l'idée de dompter les méandres tubulaires d'un saxophone récalcitrant qui peine à expulser certaines mélodies entendues sur la radio Pizon Bros qui trône dans notre cuisine.

Ca sent la fin de l'été, cette impression du temps qui passe, impalpable, mais qui laisse cette sensation intérieure d'amertume et de regret. Bientôt, il faudra reprendre le chemin de l'école de la rue Renan. J'aimerai tant arrêter le temps encore quelque temps, et nous retrouver mon ami et moi, le matin sur la plage du Lido, harnachés de nos masques, tubas et palmes quand nous partions pour une promenade aquatique à la découverte des fonds marins qui bordent le fort Saint Louis et les rochers de la Mitre. Cette nouvelle dimension sous l'eau qui vous procure la sensation de voler au milieu des sards, des girelles et des champs de posidonies.
Bientôt, mon environnement se limitera au dos de mes camarades de classe et à ces livres d'un autre âge, sensés m'inculquer les fables de La Fontaine ou la règle de trois appliquée aux calculs d'horaires de trains s'entrecroisant dans un réseau impossible. L'été, c'était aussi les devoirs de vacances. Ma mère se faisait un point d'honneur à m'offrir les maudits cahiers qui me volaient des heures précieuses de cavalcades et de baignades. Je n'ai jamais compris l'obstination qu'elle avait à faire de moi le bon élève que je n'ai jamais été. L'été tirait donc à sa fin, il fallait que je me fasse une raison, je devais me séparer de la mer. Mais reprendre le chemin de l'école alors que la veille nous jouions encore sur la jetée du petit port n'était vraiment pas chose facile.

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