Le Mourillon d'antan

Le petit port était un vaste terrain de jeu, l'odeur des algues me pénétrait, les pêcheurs encore nombreux réparaient leurs filets, entretenaient leurs pointus bleus et blancs. Les petits quais étaient encombrés de filets, de nasses, d'embarcations et formaient un labyrinthe aujourd'hui disparu.
A la maison, je me souviens que nous n'avions pas encore la télévision et le poste radio rythmait depuis mon enfance la vie quotidienne. Le sempiternel jeu des mille francs quand nous déjeunions le midi, que ma mère ne ratait jamais et que nous écoutions avec religiosité autour d'une tourte aux épinards ou d'une irrésistible ratatouille. Un gros poste radio portable rouge Pizon Bros sur lequel étaient inscrits des destinations magiques et mystérieusement inaccessibles comme Moscou, Istanbul, Budapest ou Helsinki, a bercé mon enfance tout au long de ces années mourillonnaises.

L'école ... Changer du jour au lendemain.

Mon arrivée à l'école primaire du Mourillon, un beau jour de septembre 1965.
C'est donc par une journée de fin d'été que nous sommes allés, ma mère et moi, rendre visite au directeur de l'école primaire du Mourillon, celle de la rue Ernest Renan. Je venais de terminer avec succès, mon apprentissage scolaire à l'école maternelle de la rue Beaussier. J'en gardais la douceur d'une maîtresse attachante, le parfum caractéristique de l'eucalyptus de la petite cour, des images douces et chaudes de la mer au bas de la rue Cauvière et la petite
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plage du port Saint Louis où ma mère venait m'emmener certains après-midis de printemps à la sortie de mécole comme je l'appelais alors.

L'école primaire de la rue Renan est loin de la mer, sur le plateau du Mourillon, sans eucalyptus, sans palmiers. Du haut de la rue Renan, on aperçoit les toits des maisons du quartier du bas Mourillon et au loin, la silhouette de la ville de Toulon s'efface au bas du mont Faron et du Coudon à l'horizon. L'autre rue qui mène à l'école, c'est la rue Victorine, celle où je retrouve parfois des copains dans la cour du patronage de l'église Saint Flavien. Mais moi, mes copains de catéchisme avec qui je fais les quatre cents coups sont ceux de Saint Jean Bosco, la nouvelle église du boulevard Cunéo derrière l'ancienne caserne de l'artillerie coloniale.
Dans la cour de l'école, quelques acacias chétifs percent l'asphalte et un grand pin parasol trône dans un coin. L'école des garçons est en haut de la rue en pente raide, celle qui débouche sur la rue de la poste, la rue Castel. C'est toujours marqué sous le porche de l'entrée. Des lettres rondes. Garçons. L'école des filles, c'est celle qui se trouve plus bas, l'architecture est la même, sobre, arrondie et conviviale. Aujourd'hui, la mixité est devenue une chose évidente, alors qu'au milieu des années 60, je vivais dans un monde où mon environnement n'était constitué que de garçons.

Monsieur Ribis, le directeur de l'école primaire est un petit homme, rond, la tête ronde, le cheveux rare, la moustache fine et poivrée qui lui donne un air sérieux et grave. Il ne rit pas et il me dévisage derrière des lunettes bien accrochées sur un nez également rond. De ces petits yeux filtre un regard inquisiteur. Il me scrute, m'analyse. Moi, je suis assis là, les jambes ballantes sur une chaise trop grande, je suis impressionné par cet homme à la voix forte, nette et directe

Le Mourillon d'antan Il discute des formalités avec ma mère, lui demande son nom de jeune fille que je découvre ce jour là. " Pey-res-blan-ques ", un nom gascon. " Pierre blanche " répond-il à ma mère d'un air satisfait. Moi, je découvre que ma mère porte un nom de caillou. Je ne comprends rien à tout ça. Je reste assis en face de lui, devant son bureau, je n'ose pas bouger, je suis intrigué, inquiet. Il me demande de lui dessiner un personnage sur une feuille, chose à laquelle je m'attelle avec soin. Mes prédispositions pour le dessin ont déjà été remarquées à l'école maternelle de la rue Beaussier. Une fois mon oeuvre terminée, en l'occurrence un bonhomme avec un chapeau dont je me suis attaché à réaliser tous les détails, il jette un œil dessus, parait satisfait et remarque les lacets. Il semble étonné par ce détail qui moi me paraît normal. Voilà, l'examen d'entrée est terminé, je vais pouvoir commencer mon apprentissage à l'école des grands. J'ai déjà pu exercer mes talents de dessinateur à l'école maternelle, j'espère pouvoir les développer ici, dans cette école de grands. Loin de moi cette idée, j'y développerai la complexité des conjugaisons du subjonctif et le mystère des volumes et débits d'eau de robinet.

La cour me semble immense, une rangée d'acacias sur la droite avec une ligne blanche. Ligne à ne pas dépasser, je l'ignore mais je le découvrirai vite, c'est la ligne de punition sur laquelle restent consignés pendant la récréation les perturbateurs, les malchanceux et les apprentis contestataires. Au cours préparatoire, je retrouve un copain de la maternelle, Luc. Les filles ont disparues ici. Curieusement, je ne m'en rends pas compte immédiatement. Je suis dans un monde d'hommes, enfin, de petits hommes. J'ai intégré l'une des deux classes du cours préparatoire, celle de madame Martens. Une petite femme avec un visage coloré, souvent rosé mais qui vire au rouge vif suivant l'humeur de la journée. Je l'apprendrai vite. De ce visage surgissent deux yeux clairs qui semblent pénétrer et explorer ma pensée quand ils s'arrêtent sur moi. Je n'aime pas sa voix, elle est très autoritaire, haute et écorche mes tympans. Elle mène sa classe avec poigne, dès le début de la rentrée. Il n'y a pas de sieste, de rondes, de jeux dehors, on doit rester toute la journée les fesses collées sur un banc fixé à une table. On ne peut pas bouger, se lever, parler, regarder derrière. Un dur apprentissage pour les enfants de l'école de la mer et des palmiers, celle de la rue Beaussier…

Je ne peux même pas laisser divaguer mon esprit à travers les fenêtres dont la partie inférieure est peinte d'un jaune hépatite. Premiers bavardages de la journée, et voilà que nous nous retrouvons mon camarade et moi sur l'estrade, les fesses à l'air alors que la maîtresse nous administre à chacun une fessée bruyante. Je retourne à ma table, complètement traumatisé par cette première matinée scolaire à l'école des grands, je ne parlerai plus de toute l'année scolaire en classe, pas même pour répondre aux questions de la maîtresse. Je regrette déjà de grandir. Je n'aime pas cette maîtresse et je pense ne pas être le seul à éprouver ce sentiment. Je découvre qu'il existe des maîtresses qui semblent ne pas aimer les enfants.

Pour aller dans la classe, il faut traverser un couloir sur la droite de l'école qui nous amène vers cette pièce aux fameuses fenêtres opaques qui limitent mon champ de vision à un grand tableau noir et rien d'autre. Je ne verrai plus la mer. De toute façon, on est trop loin ici. Quand nous sortons pour aller en récréation, on entend les filles jouer et crier plus bas, mais on ne les voit pas. Je ne verrai plus les filles jusqu'au collège, ni le jeudi car mon monde n'est fait que de garçons.

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