Le Mourillon d'antan

Nous sommes équipés de porte plumes terribles à maîtriser, il paraît que nos cahiers possèdent moins de lignes que ceux des grands, mais cela n'empêche pas la plume d'accrocher le papier et l'encre violette de couler en formant des figures géométriques variées que la maîtresse n'apprécie guère. Elle est petite, sévère, elle parle toujours fort, elle ne plaisante pas avec l'apprentissage de l'écriture et des chiffres. Elle crie souvent, vraiment cela me déstabilise, m'inquiète, m'indispose. Pour les chiffres, ma mère m'a acheté des bûchettes en plastique qui nous servent à apprivoiser les lois du calcul mental. J'ai aussi une ardoise sur laquelle la craie fait un bruit grinçant sinistre et une poussière blanche qui colle aux doigts, à la blouse, partout. J'ai également une petite éponge dans une boîte en plastique ronde qui dégage une odeur inattendue et très désagréable. Elle est sensée effacer les hiéroglyphes que j'écris sur l'ardoise, mais l'humidité mélangée à la craie forme sur l'ardoise une pâte à travers laquelle il devient difficile d'écrire à nouveau. Vraiment pas facile cet apprentissage des chiffres et des lettres.

 

Malgré tout, à force de bougnettes et de trous dans le papier, petit à petit, les lettres violettes prennent forme sous la plume et cet assemblage de mots stériles devient bientôt intelligible : " le malin petit lapin court dans le romarin près du petit moulin " ; Il est aussi question d'une petite fille au nom curieux, " Malou a voulu un matou tout roux ". Je ne me rappelle plus de l'apprentissage des chiffres, du calcul, seules les bûchettes m'intéressent,
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on les utilisent pour d'autres choses que le calcul. De temps en temps, une fessée déculottée est distribuée à un autre élève, mais je ne ris pas car je compatis à la profonde détresse que subit le supplicié. Il arrive même un jour que notre chère maîtresse, circulant dans la rangée symétrique à la mienne, demande auprès de deux élèves lequel est à l'origine d'une odeur suspecte. Un grand silence s'est abattu dans la classe car nous savons pertinemment qu'il va se passer quelque chose de désagréable. Comme personne ne revendique l'arôme échappé, les culottes s'abaissent et le nez inquisiteur de la maîtresse vérifie le responsable de l'intoxication d'un membre du corps professoral… Malgré mes sept ans, je suis en train de me dire que cette maîtresse est plutôt fada et originale. Elle est réputée sévère, nous la craignions et obéissons aveuglément. Le soir à la maison, c'est déjà les devoirs. Je relis la phrase apprise dans le cahier du jour, notre seul cahier de travail en cours préparatoire, il sert à tout. Il faut également dessiner une frise, une suite de signes cabalistiques de couleurs qui séparent les éternelles mêmes leçons journalières, copie, écriture, dictée, calcul. L'année s'écoule ainsi, assez monotone et je trouve les journées bien longues. J'ai oublié la mer, c'est déjà si loin.

On n'a pas la même notion du temps quand on est enfant. Les secondes deviennent des heures et les heures des jours.

Mon passage au cours élémentaire première année me libère. Notre nouvelle maîtresse, madame Jeandeau est vraiment plus calme et moins sévère, la différence s'en ressent dans le comportement des élèves, c'est nettement plus agité qu'au cours préparatoire. Cela ne l'empêchera pas de m'administrer une autre déculotté. Décidément, mes fesses attirent la foudre des maîtresses de l'école de la rue Renan. Nous commençons à apprendre les subtilités du français, mais le plus dur est encore à venir. En fin de chaque après-midi, elle envoyait l'un d'entre nous dans la cour, de l'autre côté de l'école aller lire l'heure sur la pendule de l'entrée. Un jour, je me portais volontaire, heureux d'apporter ma collaboration active, mais je restais l'air hébété devant la pendule ; je réalisais amèrement que je ne savais pas encore lire l'heure. Heureusement pour moi, cette lacune fut comblée durant l'année scolaire.

Chaque fin d'année, c'est le même cérémonial, les mamans ont pris l'habitude de se cotiser pour acheter un cadeau de fin d'année à la maîtresse ou au maître. Nous les élèves, un travail nous attend : c'est celui de redonner brillance à notre table d'écolier. Pour cela, nous sommes armés de papiers de verre et de cire. Le papier de verre, c'est pour enlever les tâches violettes qui ont retapissées notre plan de travail. C'est un labeur pénible pour nos petites mains, l'action du frottement effréné du papier sur le bois nous brûle le bout des doigts, il y a de la poussière partout et nos blouses de nylon se recouvrent de cette poudre brunâtre. Ensuite, c'est la cire qui entre en action, elle se présente sous la forme d'un tube transparent orange, et, avec un chiffon, nous vidons le tube sur le plan de travail et frottons comme les forçats du bagne. Ca pue, ça colle, ça pénètre sous les ongles, ça glisse entre les doigts, vraiment c'est une expérience que nous redoutons. A chaque départ de vacances, pour Noël, pour Pâques, pour les vacances d'été, nous nettoyons nos dégâts. D'un autre côté, cette pénible expérience nous inculque le respect du bien d'autrui. La classe s'anime d'une manière insolite, bruyante et joyeuse et la proximité des vacances nous donne de l'ardeur à la tâche. Ces journées de nettoyage collectif se terminent toujours dans la bonne humeur, les rires et la distribution de petites boîtes de lait sucré et de biscuits.

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Cours moyen première année, je change d'espace, désormais, les classes sont situées autour de la grande cour, j'accède au monde des grands. Notre classe est surchargée, malgré mes huit ans, je m'en rends compte ; nous sommes plus de quarante. Monsieur Casanova notre maître est un homme de taille moyenne, brun, le regard fermé. Il parle avec un accent nonchalant et posé, un accent corse, je l'apprendrai plus tard. C'est l'année des tables de multiplication, il faut savoir en réciter une à l'endroit et à l'envers en quinze secondes. Le maître surveille la trotteuse de sa montre et nous nous époumonons dans une récitation chantante. C'est
aussi les premières poésies, des textes courts d'un certain monsieur Prévert ou Carème. Les dictées, avec la diction haché et monocorde de monsieur Casanova qui égrène les mots redoutés, les accords hésitants et les conjugaisons hasardeuses. Alors, tel un chant de cigales enrouées, s'élève la poussive complainte des plumes Sergent Major qui grattent, écorchent et esquichent nos cahiers. J'aime bien quand il nous raconte des histoires puisées dans l'un de ses livres ; j'écoute les yeux et la bouche ouvertes des histoires fantastiques qui m'emportent vers d'autres horizons inconnus.
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