Le Mourillon d'antan

Certains jours de pluie ou de grisaille, une onde de déprime s'abat sur la classe. Les dictées deviennent alors monastiques, interminables, les exercices de calcul insolubles, inextricables, transformant ainsi la journée de classe en une pénible et indésirable pénitence.

La physiologie type du petit mourillonnais est savamment calculée en fonction d'un rapport assez simple qui prend en compte la manière dont il s'est réveillé le matin multiplié par la proportion inverse de l'éclat du soleil qu'il fait dehors. Lorsque le mistral agite frénétiquement les acacias de la cour et que s'élève le sifflement du vent sous la porte, une excitation enivrée s'empare de nous. Au retour de la récréation, notre classe se transforme en champ de foire. Quarante garçons turbulents qui rejoignent leur banc, cela demande une autorité que notre professeur ne maîtrise pas toujours. Néanmoins les pérégrinations des croisés en Terre
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Sainte ou les curieuses conjugaisons de l'imparfait du subjonctif ont vite raison de notre agitation.

Déjà, je sens les camarades qui arrivent à suivre la progression scolaire et ceux qui commencent à éprouver quelques difficultés. Lorsque la récitation s'avère appréciée, l'exercice au tableau réalisé, le maître nous gratifie d'un point, un petit carton carré de couleur sur lequel on peut lire : "1 point". Un bon point comme on les appelle. C'est en quelque sorte la carotte sensée nous faire avancer vers la réussite scolaire. Au bout de dix points, on a droit à une image démodée sans intérêt, et au bout de dix images, une autre plus grande du même acabit, ou un cahier. Le jeu n'en vaut vraiment pas la chandelle et je renonce rapidement à cette entourloupe dont, du reste, ne profitent que les premiers de la classe qui s'attirent rapidement la jalousie d'une bonne partie du reste des élèves.
Le cours élémentaire deuxième année est aussi la période où l'on commence à jouer aux billes. Elles rythmeront les pauses récréation jusqu'à la fin de ma période école primaire. De cette manière, nous commerçons nos soldats, cow-boys, indiens, chevaliers moyen-âgeux ou cyclistes. Cela devient notre monnaie d'échange. La règle est simple : après avoir placé le soldat mis en jeu à un nombre déterminé de pas, contre un mur ou la porte de la classe, les tireurs volontaires essaient de dégommer la figurine en lançant les billes une à une. Il faut être adroit, car toutes les billes lancées sont perdues. On peut gagner beaucoup de billes à ce jeu là. Les nouvelles billes en verre sont recherchées, on les regarde au soleil, et en transparence, nous découvrons des galaxies inconnues, des nébuleuses colorées. Il y a aussi les osselets, dont l'un des cinq est rouge. C'est un autre jeu d'adresse, par contre il ne rapporte rien. Nous l'abandonnons rapidement.
Mais la cour de l'école de la rue Renan c'est aussi un grand terrain où s'affrontent les clans. Il y a toujours des combats entre deux groupes de garçons menés par les deux plus forts, Filippi et Vezzuti. Le but est de repousser les assaillants qui veulent s'emparer du petit monticule de terre qui surplombe la cours, juste devant le grand portail, à l'ombre du grand pin qui trône toujours. Quand les altercations dégénèrent, les maîtres et maîtresses de surveillance dégainent leurs sifflets et interpellent les contrevenants qui terminent invariablement leur récréation sur la ligne blanche, non sans avoir récolté au passage une claque sur la cuisse ou une gifle suivant la gravité de la faute constatée.
Souvent, l'hiver, les journées me semblent interminables et il devient dur de garder mon attention du matin au soir. Alors mon esprit s'évade de cet environnement fait d'un tableau noir, de cartes de France jaunies, d'encriers de verre, et, dans mon imagination de petit garçon, je revois la lumière et la douceur de la plage du Lido. Que l'on soit en automne, en hiver ou au printemps, je garde du littoral de mon quartier une image ensoleillée, une ambiance douce, tiède et lumineuse. Les plages du Mourillon et les rochers du Cap Brun ne connaissent pas les saisons. D'autres jours, mon imagination prend le pas sur la concentration vite épuisée, et la feuille se remplit de figures et dessins variés au gré de mes humeurs.
Lorsque le crépitement électrique de la sonnerie me tirait de ma torpeur, je me précipitais en courant vers la sortie de notre école et je dévalais les pavés de la rue Renan pour aller dépenser les quelques pièces de monnaie de vingt centimes que j'avais amassées lorsque ma mère m'envoyait à notre épicerie pour quelques courses. Je traversais en courant la rue de la poste pour aller me retrouver devant le paradis des enfants du Mourillon, le magasin de bonbons de la place Monseigneur Deydier. C'était une institution chez les enfants du quartier. Un nom magique pour les petits mourillonnais : Delecta.
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Cette boutique qui débordait de réjouissances pour le palais était tenue par deux mamies qui ne se doutaient pas toujours que le petit garçon qui choisissait avec lenteur et intérêt les bonbons qui s'étalaient devant lui, avait la bouche déjà bien encombrée de nounours en chocolat chapardés dès le premier moment d'inattention décelé

chez ces braves dames. L'été, nous venions y acheter pour quelques pièces jaunes, des glaces à l'eau à la menthe ou à la grenadine. Delecta ; sous ces quelques lettres insignifiantes se cachait notre gourmandise qui portait des noms comme Zan, Malabar, Réglisse, Carambar, Pez et mille autres friandises dont j'ai aujourd'hui oublié le nom.

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