Le Mourillon d'antan

Certains jeudis, journées de repos hebdomadaire pour les écoliers de mon époque, mon ami Michel venait me chercher pour aller au cinéma du quartier, le Comoedia. Ce nom inscrit en grandes lettres rouges et arrondies sur l'immense façade du cinéma représentait quelque chose de magique pour le petit garçon que j'étais. Je me souviens de ses grandes tentures rouges plissées, ornées de longues appliques lumineuses dorées, des sièges de velours rouge défoncés par mille fesses et des strapontins grinçants pour les retardataires. L'ouvreuse nous accompagnait au balcon ou à l'orchestre, nous ouvrant le passage avec sa petite lampe électrique, devant l'écran magique sur lequel mes yeux se sont émerveillés devant des films de Jerry Lewis, Batman, James Bond, Bourvil et Charlton Heston face à des singes histériques. Ponctuées de dessins animés et d'entractes interminables, les séances du jeudi après-midi se terminaient invariablement aux premiers rayons du soleil couchant.

Nous ressortions alors nos têtes encore pleines d'images, de bruit et de musique. Aujourd'hui, la chanson d'Eddy Mitchell, la dernière séance, fait ressurgir en moi la période Comoedia de mes années mourillonnaises. Dieu merci, le petit cinéma a survécu et une immense fresque représentant Jacques Tati rappelle qu'un lieu de culture fait battre le cœur de la petite place où trônait autrefois un marché.
Le Mourillon d'antan

Mon passage chez monsieur Aubry, le maître de la classe du cours moyen première année m'inquiète un peu, mon frère y a déjà fait ses armes, et nous a conté ses aventures lors de la destruction de son bureau pendant un cours. Le personnage a une réputation qui a déjà fait le tour de l'école. C'est un homme d'allure jeune, grand, élancé, la mèche tombante, des lunettes derrière lesquelles se cachent deux billes bleues inquiétantes. Une blouse bleue sur le dos, qui vire au gris les jours de pluie, il déambule constamment entre nos rangées de bureaux, les bras derrière son dos, ses doigts bien agrippés à une règle métallique carrée qu'il quitte rarement. Elle sert à meurtrir les phalanges, interpeller des crânes perdus ou claquer son bureau avec une violence glaciale. Autant l'année précédente s'était avérée nonchalante, désordonnée et animée, à l'image de notre maître corse, celle-ci sera angoissante, stricte et morose. Notre maître s'avère intransigeant, exigeant, méfiant et parfois tyrannique. Il ne supporte pas de voir quelqu'un rire dans la classe. La sanction est immédiate et sans appel ; une paire de gifles. Mais cet homme pousse le vice jusqu'à déclencher des séances de fou rire général puis à interpeller les fautifs qui, les uns derrière les autres, se dirigent d'un pas résigné vers la paire de gifles injustement administrée. Tel est le seul souvenir que me laissera ce maître d'école d'une certaine année 1968.

Les jours de vacances, nous nous retrouvons, les quelques minots du haut Mourillon, pour des parties de ballon, de rugby et de patins à roulettes. Notre horizon d'enfance est limité au sud par de nouvelles plages qui s'apparentent plus à un immense terrain vague qui dévore la mer, à l'ouest par le Port Marchand où nous nous hasardons armés de nos cannes et de nos palangrottes dans l'espoir de ramener quelques sards. A l'est, c'est le sentier des douaniers qui longe la côte jusqu'à Méjean, du moins y avons nous fixé là notre frontière pédestre.
On atteint les limites du quartier une fois passée la côte qui mène au fort Lamalgue. Le nord, c'est le quartier de la Rode, en plein chamboulement d'où commencent à émerger de sinistres tours de béton. Enfant, j'ai toujours entendu parler des railleux de la Rode, cet endroit inspire la crainte; la raille, des hordes de mauvais garçons prêtes à déferler sur notre paisible quartier du bord de mer...
Les enfants ont une imagination débordante; dans le monde des grands, ils s'inventent un monde parallèle, fait d'angoisses et de passions éphémères, de découvertes, de magie, de rires et de douceur. Ils vivent dans un monde que les adultes ne soupçonnent pas, où les rues ont d'autres dimensions, les arbres d'autres couleurs, la mer d'autres reflets, le ciel d'autres espoirs, la vie d'autres certitudes.

Petit, j'accompagnais souvent ma mère en ville pour le marché, je ne me souviens plus quel jour de la semaine c'était, un jour de grand marché, certainement un jeudi matin, le jour de Zorro. Cela me semblait loin, bruyant, oppressant, cette ville, cet autre Toulon que je ne connaissais pas vraiment, quand nous prenions alors le trolley bus en bas du boulevard Pelletan. Nous devions remonter jusqu'au monument aux morts, à deux pas de la tour Carrée, puis nous redescendions en longeant le lavoir du quartier. Du trolley bus, je garde l'image d'une femme bien enrobée, assise à l'arrière, enfermée dans sa petite cabine et qui maniait avec vivacité la manivelle de la machine à composter les tickets de trolley bus de la ligne 3. Assis au côté de ma mère qui avait pris l'habitude de glisser les fins tickets rectilignes de la Régie Mixte des Transports Toulonnais sous son alliance, je me laissais bercer nonchalamment par le bruit caractéristique du moteur électrique et les palabres animées des mourillonnaises dont je percevais avec difficulté, les préoccupations culinaires et ménagères.
Parfois, après un écart trop prononcé ou une bosse mal négociée, une des perches se décrochait et notre trolley bus s'arrêtait en silence. Le conducteur descendait et s'affairait alors à la manivelle qui lui permettait de manier non sans une certaine adresse le câble de la perche. J'admirais toujours la rapidité et la précision de son geste lorsque la perche se trouvait de nouveau engagée sur la caténaire, et que nous poursuivions notre progression vers le port. Enfin nous arrivions en ville, le rite était toujours le même, arrêt place Louis Blanc, au bas du cours Lafayette. L'odeur caractéristique de l'eau stagnante du port me saisissait, je détestais cette odeur poisseuse et incongrue qui souvent me rappelait l'odeur des lieux d'aisance du jardin d'acclimatation; et le bruit de la ville, de cette autre vie trop mouvementée pour moi, trop bousculée, trop bruyante et tellement différente de mon petit monde du Mourillon. Les superstructures du cuirassé Jean Bart se détachaient nettement de l'arsenal, au dessus d'une forêt dansante de mâts de voiliers de plaisance d'où s'élevait en claquant la complainte métallique des drisses qui se mêlait aux cris des mouettes.

Le marché s'étalait dès l'avenue de la République et s'enfonçait en remontant dans la vieille ville sous les lourds ombrages des platanes. Une fois engagés au bas du cours Lafayette, nous prenions corps avec cette foule agitée et compacte. D'immenses étals se dressaient, chargés de milles couleurs et saveurs que j'apercevais à travers cette forêt de jambes, de mollets et de fesses. Partout on parlait, on criait, on s'interpellait, on se hélait, les marchandes semblaient toutes connaître ma mère, leurs tons étaient familiers, "ma nine par ci, ma belle par là". Beaucoup étaient plantureuses, la poitrine grasse et généreuse, le teint vif et pourpre, la langue facile et l'accent haut, fort, appuyé. Leurs mains épaisses maniaient avec vivacité les grands plateaux de balances antiques et les mêmes poids hexagonaux que je retrouvais dans mes livres de calcul de l'école. Les hommes, le poitrail en avant, un crayon ajusté à l'oreille, un autre entre leurs gros doigts remplissaient de chiffres un petit carnet au gré des commandes. Au fur et à mesure de notre progression dans la foule toulonnaise du cours Lafayette, le couffin se garnissait de poireaux, d'aubergines, de navets, de courgettes, tous enveloppés dans des feuilles du journal La République. Une ratatouille pour demain certainement ou des légumes farçis. Tout tournait autour de moi, je suivais ma mère afin de ne pas m'égarer au
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milieu de cette vague chargée de légumes colorés. Telle une marée humaine qui déferlait dans la vieille ville, un courant descendant emportait des ballots de victuailles, et nous, essayant de remonter à contre courant, moi la main fermement agrippée à celle de ma mère qui, après des escales répétées, chargeait les couffins. Les tentures des étals se bordaient comme des voiles latines et le mistral s'engouffrait, soulevait en claquant, les toiles rayées du marché. Une ivresse me saisissait, tout bougeait autour de moi, mes oreilles bourdonnaient et les rayons de soleil qui perçaient les feuillages agités des platanes m'aveuglaient pareils aux reflets que me renvoyait la mer lorsque, assis sur les rochers du lido, je scrutais l'horizon.
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