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Malgré ce sentiment d'oppression, ce déluge qui m'emportait,
ce bruit qui me saoulait, j'aimais voir tous ces gens, les entendre crier,
souffler, héler, rire, je palpais ces instants de vie si intenses, si
forts, si présents, ces moments où l'on prend conscience de faire partie
de cette vie, de la partager, de la ressentir, de s'y fondre. Petit à
petit, je m'imprégnais de cette animation si différente de la nonchalance
mourillonnaise. Elle m'escagassait mais malgré tout, je commençais à apprécier
cet enivrement de couleurs, de soleil et de sons. Parfois, arrivés à mi
course, à hauteur de Castel Chabre, lorsque ma mère était affairée avec
un marchand, je restais à regarder cet homme assis avec son tambour, habillé
un peu à l'image d'un grognard du premier empire, harnaché d'un bicorne
sur la tête, et qui souriait aux passants en frappant avec sa boule de
mousse accrochée au bout d'un bras sans main sur la peau usée d'une grosse
caisse. J'appris bien plus tard que cet ancien sous-marinier de la Kriegsmarine
avait perdu son bras dans l'explosion d'une grenade.
Le sol était jonché de feuilles de salade, de carottes et de tomates écrasées,
de cagettes de bois, de papiers, des jeunes arrivaient des rues adjacentes
en tirant des charrettes remplies de cageots débordants de légumes et de fruits.
Certains jours, lorsque le mistral remuait avec une vigueur peu commune les
lourds feuillages des platanes au dessus de nos têtes, les tentures des étalages
s'agitaient alors dans tous les sens, et je sentais une tension inhabituelle
bousculer ces gens à l'ordinaire plutôt nonchalants mais enjoués. Le mistral,
ce vent à réveiller les morts, me bousculait sans ménagement, sifflait dans
mes oreilles et faisait claquer violemment les drisses des voiliers du port.
Au détour d'une rue, il nous arrivait de rencontrer une autre ménagère du
quartier avec laquelle s'engageait une discussion sans fin que j'écoutais
avec résignation.
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D'autres
fois, nous nous dirigions vers le secteur de la place de la Poissonnerie, non
loin de la mairie. Les étals, tapissés d'algues vertes claires et scintillantes,
ou foncées et humides débordaient de rougets, de rascasses, de grondins, de
sardines et mille autres poissons de la Méditerranée que je découvrais avec
émerveillement, curiosité ou perplexité. Cette halle aux poissons débordait
de caisses blanches, de cagettes, de l'eau coulait partout, le sol était trempé
et l'odeur forte de la poissonnaille se mélangeait dans ma tête avec celle des
épices et des olives. Les cris des poissonnières étaient les mêmes et résonnaient
plus fort à cause de la disposition confinée de la halle. Les hommes tiraient
des diables, des charrettes de poissons fraîchement débarquées du matin du port
tout proche. Ma mère repartait avec une belle daurade qui terminait invariablement
dans le plat en Pyrex, encadrée de pommes de terre et habillée de rondelles
de tomates persillées.
Souvent, des matins, l'estrassier passait dans le
quartier du Mourillon. Cet homme qui avait le crâne rasé et
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des bras musclés et tatoués tirait derrière lui une charrette centenaire
qui grinçait terriblement. Il récupérait toutes sortes d'objets dont les
gens se débarrassaient et les empilait sur cette charrette, la seule que
je vis dans le quartier, avec celle du charbonnier de la rue Lamalgue.
L'estrassier signalait son passage d'une voix très puissante que l'on
entendait même les vitres fermées : "Chiffonnier ! Estrassier !".
De son visage émacié, fermé et dur qui ne laissait rien transparaître,
je pouvais, malgré mon jeune âge, percevoir la dureté d'une vie insensible
à la douceur du Mourillon mais confrontée à une réalité de survie bien
plus réelle. Il habitait avec sa femme l'antique tour Carrée, à deux pas
de chez nous. Leur fils, Roger, plus jeune que moi, était un garçon assez
taciturne et souvent rebelle. Lorsque sur le coup des midis, à l'heure
de la sirène de l'arsenal du Mourillon, Roger n'avait pas réintégré à
temps le domicile, l'estrassier apparaissait à une fenêtre de la tour
carrée et de sa voie tonitruante il hélait son fils introuvable "Roger
! Roger !" tel un guetteur du haut de sa tour l'aurait fait pour
alerter la population d'une invasion Mauresque. Je regardais alors tristement
le père qui, tenant son pantalon d'une main, et sa ceinture de l'autre,
ramenait son fils éploré au brûlant contact de la lanière de cuir.
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C'est l'année où l'homme foula la poussière lunaire
que je foula pour ma part le seuil de la classe de cours moyen deuxième
année que dirigeait notre directeur d'école monsieur Ribis. Il a encore
fallu tourner la page des vacances, de la mer et ma tête était encore
bercée par les mélodies des Poppies et les jolis yeux d'une petite parisienne
qui avait retourné mon cœur de minot lors de mon séjour chez ma marraine
dans le sud ouest.
Je commençais donc cette dernière année de primaire
à l'école Ernest Renan avec le même personnage qui m'y avait vu entrer
plusieurs années auparavant, un retour à la source en quelque sorte. Il
n'a pas changé. Du reste, j'ai eu à maintes reprises l'occasion de le
croiser dans la cour de l'école où à la sortie des classes. Toujours une
fine moustache à la Clark Gable, avec le charme en moins et les éternelles
lunettes perchées sur un nez bien rond. Il m'impressionne toujours.
Je retrouve la plupart de mes camarades, notamment la petite équipe désinvolte
avec laquelle nous nous installons sur les derniers bancs du fond de la classe.
Des noms me reviennent en mémoire en écrivant ces lignes, Filippi, Colombani,
Limongi, Vezzuti, Canapa, Chianéa… Généralement, les consciencieux prennent
place devant, les perturbateurs derrière, près de la porte qui s'ouvrira régulièrement
à certains élèves qui termineront le cours dehors, comme j'ai pu le faire
fréquemment durant cette année. Le rythme des cours est toujours le même,
seul le programme change. Notre classe possède deux brillants élèves qui se
mènent une lutte à couteaux tirés pour la première place. Patrick, un petit
breton rieur, la mine toujours radieuse, joviale et enjouée est l'un d'eux.
C'est le premier incontesté dans la plupart des matières, sauf le dessin où
je défends brillamment ma position. Sa bonhomie et sa bonne humeur en ont
fait en quelque sorte la mascotte de la classe. Mais parfois je reste hébété
devant la guerre qu'ils se livrent par cahiers et leçons interposés. Les fins
de trimestre, lorsque notre directeur énonce d'une voix solennelle le classement
des élèves, telle la présentation des nouveaux membres du gouvernement à la
télévision, j'observe le grand sourire qui irradie le premier tandis que la
face du second se décompose. Moi, j'attends avec une certaine anxiété mon
nom qui tarde toujours à arriver.
Nous commençons toutes nos journées de classe par la leçon de morale.
Une pensée ou une réflexion sur le comportement vertueux du parfait apprenti
citoyen, qui ouvre chaque journée notre cahier du jour. Le livre de grammaire
de Monsieur Bled nous accompagna tout au long de cette année. Malgré nos
positions d'aînés dans l'école, nous ne sommes pas autorisés à utiliser
d'autres moyens d'écriture que le porte-plume et la sergent major qui
font aussi accessoirement office de fléchettes. Régulièrement un élève
est désigné pour remplir les encriers de nos bureaux. Il déambule entre
les rangs, armé de sa bouteille d'encre à l'extrémité de laquelle a été
vissé un verseur identique à celui qui équipe la bouteille de pastis de
la maison. Mais ce pastis violet n'a jamais réussi à m'apporter l'ivresse
des études.
Le lundi, les cours sont assurés par une maîtresse car c'est le jour où notre
directeur s'occupe des tâches administratives de l'école dans le bureau mitoyen
à notre classe, ce même bureau que je découvrais cinq ans plus tôt. Je ne
me rappelle plus de son nom, mais plutôt de son visage à la pilosité développée
qui m'est resté curieusement en mémoire. Elle est exécrable et ne jouit d'aucune
estime de notre part y compris des premiers de la classe. Les lundis se terminent
fréquemment dans un chaos le plus complet à son plus grand désespoir. Elle
s'en remet alors à notre directeur, qui, alerté par le vacarme inhabituel,
surgit de son bureau et scrute dans un silence glacial les visages des élèves
du fond. C'est suite à ses passages réparateurs que j'ai pu découvrir longuement
le silence de la cour, à des heures inhabituelles, lorsque je me retrouvais
à "la porte".
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