Le Mourillon d'antan

Cette dernière année de primaire fût également celle qui termina mon apprentissage de l'ancien système scolaire qui disparu l'année suivante. Malgré son air parfois bourru, monsieur Ribis s'avéra un bon maître qui su nous inculquer les dédales de la conjugaison des verbes et les plaisirs de la rédaction dont je pense avoir gardé quelques séquelles. Au programme figurait également un cours de musique. Une fois par semaine, en milieu d'après midi, après avoir consulté l'heure à sa montre, il revenait de son bureau avec un gros poste radio qu'il calait sur une longueur d'onde inconnue. Et le cours commençait. Une voix féminine aux accents des actualités de la Gaumont nous faisait la leçon de chant, nous écoutions en silence les envolées lyriques inconnues jusqu'ici et les vocalises enfantines qui s'élevaient en chœur de nos bouches nous étonnaient ou nous faisaient rire. La leçon radiodiffusée se terminait solenellement sur un morceau de musique classique dont j'ai gardé en mémoire le dernier mouvement de la 7ème symphonie de Beethoven. A l'époque dites des yéyés, et d'un certain Antoine qui refusait d'aller chez le coiffeur, monsieur Ribis s'emportait parfois contre une jeunesse débridée qui se déhanchait, à ses dires, sur des musiques révolutionnaires dégénérées.

Avec la fin du primaire se terminera la première partie mourillonnaise de mon enfance, celle des jeunes années, de la mer, des découvertes, de l'insouciance et de l'innocence. Les années suivantes s'ouvriront sur des visages féminins avec les filles du collège Bazeilles, d'autres copains, d'autres jeux, d'autres musiques, d'autres passions.
Mon sac de billes restera désormais à la maison.

La plage du Lido change aussi ou peut-être est-ce moi qui change. Plus jeune, lorsque je ramenais quelques arapèdes et crabes décrochés des rochers de la petite jetée, j'observais ces jeunes gens bronzés et souriants qui entouraient des jeunes filles en bikini. Je sentais bien qu'ils utilisaient des stratagèmes séducteurs pour s'attirer les regards des jolies demoiselles brunes. Je les observais d'un œil amusé lorsqu'ils s'élançaient et se confrontaient dans des courses aquatiques vers le petit radeau de bois au large du fort Saint Louis. Parfois, des marins affublés de bobs blancs, de vareuses blanches et noires et de pantalons à pattes d'éléphant s'exhibaient en dévoilant leurs tatouages et en se lançant un ballon plus petit que celui que l'on utilisait habituellement au stade Mayol lors des matchs de rugby. Les marins américains détournaient alors les regards des méditerranéennes au plus grand désespoir des apprentis séducteurs. La plage du Lido, plus grande à cette époque, se terminait par un promontoire bétonné au bout duquel se déversaient les eaux pas toujours très propres de l'Eygoutier depuis que son cours qui, autrefois débouchait au Port Marchand en glissant sous le boulevard Bazeilles, avait été détourné.

Lors des nouvelles vacances d'été qui suivirent, je me retrouvais en ce début d'années soixante-dix toujours sur la plage du Lido où une nouvelle mode venait de faire son apparition. Certaines jeunes filles dévoilaient leurs belles poitrines qui troublaient mon imaginaire. Elles s'allongeaient sur les transats de la terrasse du Lido qui se retrouvait pour cette occasion encadrée de tentures sensées les isoler des regards gourmands et attendris des jeunes hommes et du garçon que j'étais.
Le gros moustachu affublé d'un immense sombrero continuait encore à vendre ses beignets et ses glaces sur la plage en interpellant gaiement les toulonnais affalés sous le soleil tandis que la maître-nageuse dispensait patiemment ses leçons de natation aux moins téméraires non loin de la baraque du Lido.

Je suis retourné au Mourillon dernièrement. J'ai ressenti ce besoin de revenir sur les traces de mon enfance. De l'extérieur, l'école primaire Renan n'a pas vraiment changé, seules les barrières métalliques ont été relevées et isolent du quartier les garçons et les filles qui jouent dans une cour d'où ont émergés d'autres acacias chétifs. Les pavés de la rue Renan ont été recouverts et le magasin de bonbons a fermé depuis longtemps déjà. Dans la cour, la ligne blanche a disparue, les enfants seraient-ils devenus plus sages ? Les fenêtres des classes ont été remplacées et les vitres ont retrouvées leur transparence, les enfants seraient-ils devenus moins rêveurs pour ne pas laisser leur esprit s'envoler vers le ciel ? C'est une autre époque mais c'est les mêmes cris d'enfants qui s'élèvent de la cour, et, en déambulant, je redécouvre mille détails oubliés à travers les rues d'un quartier qui n'a pas trop changé sur le plateau du Mourillon.
Je cherche des visages connus à chaque détour de rue, l'épicier fatigué a cédé la place à un salon de coiffure, les sœurs jumelles pharmaciennes toujours souriantes ne sont plus là, la droguerie s'est transformée en restaurant asiatique, le salon de coiffure du boulevard Pelletan est toujours là, celui situé à côté du lavoir n'existe plus ainsi que la boulangerie d'en face. Le lavoir lui a été
muré et le monument aux morts autour duquel nous faisions des courses de vélo a été déplacé. J'aime revenir sur les traces de mes jeunes années, dans les rues de mon quartier ; elles me remémorent mes bonheurs d'enfant, je revois les lumières si particulières qui enflammaient les façades de la tour Carrée à toutes heures de la journée, j'essaie de ressentir la chaleur et l'accent coloré des habitants, je cherche des visages connus mais tout n'est que silhouette, étranger, vide et silence, même l'eucalyptus de l'école maternelle a perdu son arôme si particulier.
Les innombrables voitures garées le long des rues ont remplacées nos aires de jeu. Je cherche des minots en patins à roulettes ou jouant au ballon, je n'en vois pas. Les rues restent vides. Je m'accroche à ces images d'enfant, pourtant je sais bien que les années ont passées et que les enfants d'aujourd'hui vivent d'autres moments de tendresse dont ils se souviendront plus tard.

En me promenant à travers les rues du Mourillon, je recherche des endroits précis que je sais disparu, je m'attends à les voir à chaque détour, le garage de la rue Condorcet où mon père allait garer sa voiture, l'entrée du couvent du boulevard Grignan qui a abandonné ses petites arcades gothiques pour une entrée toute en carrée sans vie de résidence, l'hôtel de la Réserve en face du fort Saint Louis dont j'ai connu les derniers instants; et son bar où avec mon ami Dominique, nous allions faire trembler le flipper et tirer nos premières cigarettes. Même la petite jetée pittoresque de rochers du Lido a été remplacée par un parallélépipède stérile en béton.


La rue Lamalgue a perdu de sa verve et de sa gouaille, après le matelassier, le charbonnier, le magasin de radio où ma mère allait faire changer la grosse pile du Pizon Bros, et les merceries; les drogueries, épiceries, boucheries, disparaissent petit à petit au profit de commerces plus guindés, de magasins plus huppés et d'agences immobilières.
Petit à petit, le Mourillon perd son âme populaire, ouvrière.

Pourtant, le quartier n'a t-il pas toujours été considéré un quartier privilégié ?

Devant le petit immeuble où nous habitions, ma promenade s'arrête, une autre image, un autre temps traverse mes yeux figés, et du plus profond de mon être, dans mon souvenir, l'image de mes parents apparaît.
Je vois sortir l'imposante stature de mon père, qui, appuyé sur sa canne, franchit le pas de cette porte qui reste aujourd'hui douloureusement fermée. Ma mère le suit, ils se dirigent vers la Citroën familiale stationnée sous l'acacia, devant l'épicerie. Lui, son éternel bob bleu vissé sur son crâne dégarni et sa pipe entre les dents, il se dirige vers la voiture en portant la glacière tandis que mon frère la table de camping sous un bras et le ballon de rugby sous l'autre m'adresse une grimace qui me fait sourire. Elle, coiffée d'un foulard qui la protège du soleil montant d'un dimanche d'été, un couffin chargé du repas dominical au bras, elle m'appelle sur un ton un peu réprobateur :"Viens ici le minot".
Je m'engouffre à l'arrière de la voiture.
Tout excité à l'idée d'un pique-nique au milieu des pins et des cigales qui s'annonce, je lui demande :
"Où on va ?".

"A Costebelle" me répond-elle en souriant.

Souvenirs d'enfance 1964-1969

Jacques Lahitte - Paris 2002
Le Mourillon d'antan
Le Mourillon d'antan
Le Mourillon d'antan